Cherche sage-femme désespérément
La pratique des sages-femmes est légale depuis sept ans. De futures mères les réclament en grand nombre. Pourquoi donc est-ce si difficile d'accoucher grâce aux bons soins d'une sage-femme au Québec en 2006?
Ne cherchez pas les coordonnées de la Maison de naissance Côte-des-Neiges dans les Pages jaunes de Montréal. «Pourquoi payer pour s'annoncer et ensuite être contraint de dire non à la plupart des personnes qui appellent?» explique Sylvie Robert, secrétaire de direction de l'établissement. Chaque année, elle reçoit 1400 appels de femmes enceintes désireuses d'accoucher avec l'assistance d'une sage-femme. Mais elle n'a que 300 places à offrir. «Je suis devenue spécialiste dans l'art de dire non en évitant que les femmes ne s'évanouissent au bout du fil», dit-elle en riant.
Sept ans après la légalisation de leur pratique, les sages-femmes du Québec ne suffisent toujours pas à la tâche. Les huit maisons de naissance disséminées dans la province fonctionnent au maximum de leur capacité, mais ne répondent qu'à une fraction de la demande, faute d'espace, de moyens financiers et parce qu'il n'y a pas assez de sages-femmes.
«Si on ouvrait demain matin deux nouvelles maisons de naissance à Montréal, elles seraient vite pleines», dit Céline Lemay, présidente du Regroupement des sages-femmes du Québec, qui compte 70 membres.
L'an dernier, 1300 bébés ont vu le jour grâce aux soins d'une sage-femme. C'est à peine 1,7% des naissances enregistrées au Québec.
Selon un sondage SOM mené pour le compte du ministère de la Santé et des Services sociaux en juin dernier et dont L'actualité a obtenu copie, 15% des femmes de 18 à 45 ans choisiraient pourtant d'accoucher dans une maison de naissance, tandis que 9% préféreraient accoucher à la maison. Le quart des femmes souhaiteraient donc donner naissance à leur enfant à l'extérieur de l'hôpital.
Pour répondre à cette demande, il faudrait embaucher dès maintenant 432 sages-femmes à temps plein, estime le Regroupement des sages-femmes. Or, l'Université du Québec à Trois-Rivières (seule maison d'enseignement à offrir le cours) ne forme chaque année que de 15 à 18 nouvelles diplômées au baccalauréat en pratique sage-femme. À ce rythme, il faudrait plus d'une trentaine d'années pour venir à bout de la pénurie ! «La formation des sages-femmes n'a jamais été planifiée dans une perspective de développement à long terme depuis la légalisation de la pratique, en 1999», déplore Céline Lemay.
«Les Québécoises ont le droit d'accoucher avec une sage-femme, mais ce n'est vrai qu'en théorie», dit Geneviève Labelle, coordonnatrice du Regroupement Naissance-Renaissance, qui milite notamment pour une plus grande intégration des sages-femmes dans le système de santé.
Les nouvelles sont pourtant bonnes depuis quelque temps pour les sages-femmes, qui ont gagné le droit de pratiquer des accouchements à domicile et négocié des ententes pour en faire autant à l'Hôpital général juif, à Montréal, et aux centres hospitaliers de LaSalle et de Lévis.
Mais les nombreux projets de nouvelles maisons de naissance se sont tous heurtés à un mur. Faute de directives claires du Ministère de la Santé et de budgets appropriés, aucun des Centres de santé et de services sociaux (de qui relèvent les maisons de naissance) n'a donné le feu vert aux sages-femmes qui pilotent ces projets.
«Le Ministère prétend promouvoir les services des sages-femmes à la maison, à l'hôpital et dans les maisons de naissance. Mais dans les faits, rien n'a bougé», regrette la présidente de l'Ordre des sages-femmes du Québec, Raymonde Gagnon.
Faut-il y voir l'influence de l' Association des obstétriciens et gynécologues du Québec , encore aujourd'hui farouchement opposée à la mise sur pied des maisons de naissance?
Dominique Breton, porte-parole du ministère de la Santé, jure qu'il n'en est rien. «On veut encourager les sages-femmes à pratiquer en milieu hospitalier, faire en sorte qu'elles se sentent intégrées à l'équipe médicale. Mais ça ne veut pas dire qu'on exclut la création de nouvelles maisons de naissance.»
Le Ministère mène actuellement des consultations pour mettre à jour sa politique de périnatalité, attendue depuis plus d'un an. Un document devrait être déposé à l'automne. Il contribuera, espèrent les sages-femmes, à mieux faire connaître leur profession. Car selon le sondage SOM commandé par le Ministère, les deux tiers des Québécoises en âge de procréer ignorent encore que les sages-femmes effectuent aussi des suivis de grossesse.
«C'est déprimant», dit Céline Lemay. Son organisme a commandé, à peu de frais, une publicité sur les services offerts par les sages-femmes. Subventionnée par le ministère de la Santé et réalisée par le cinéaste Denis Villeneuve, la pub s'empoussière dans les locaux du Regroupement, faute de fonds pour la diffuser.
Cela n'empêchera pas le téléphone de continuer à sonner au bureau de Sylvie Robert, de la Maison de naissance Côte-des-Neiges. « J'ai hâte de dire oui plus souvent!»

