J'ai rendez-vous à la banque de lait
L’allaitement a la cote. Dans l’Hexagone, plus d’une maman sur deux a rangé ses boîtes de lait en poudre. Parmi ces femmes, certaines mettent quelques biberons de côté dans leur congélateur. Du stock ? Non, un geste désintéressé à destination des bébés prématurés que les qualités nutritionnelles du lait maternel remettent d’aplomb plus rapidement. Reportage. //Lu sur madame.lefigaro.fr le 26.11.2009, par Gaëlle Rolin.
Il est 9 heures au Lactarium de Paris, dans le
14e arrondissement. Bruno Amouroux prépare la collecte de la journée.
Dans le coffre de sa voiture, il installe sa glacière, range ses
paquets de biberons stériles et des sachets de pastilles de
décontamination. Le collecteur part ensuite pour une drôle de tournée à
travers l’agglomération parisienne et la banlieue, du 15e à Versailles.
Bruno, c’est une sorte de laitier à l’envers, qui apporte des
contenants vides et repart avec des biberons pleins. C’est un acte
gracieux, les mères ne sont pas rémunérées
en retour.
« Le Lactarium de Paris rayonne sur toute l’Île-de-France et
alimente tous les hôpitaux de la région », explique Virginie Rigourd,
pédiatre en réanimation néonatale à l’Institut de puériculture et de
périnatalogie de Paris et responsable du lactarium. « Après son analyse
et sa pasteurisation, le lait est utilisé pour les prématurés ou les
bébés atteints de certaines pathologies digestives, cardiaques ou
rénales. »
En effet, le lait maternel fait office de produit miracle pour ces
nourrissons de quelques centaines de grammes. Il améliore entre autres
leur fonction digestive, favorise leur croissance et prévient certaines
complications infectieuses. Attention, le don n’est destiné qu’à ces
enfants-là. Une maman d’un bébé né à terme, mais qu’elle ne pourrait
allaiter pour diverses raisons, ne peut pas en bénéficier. « C’est un
acte médical, martèle Virginie Rigourd. On ne transfuse pas les gens
parce qu’ils sont un peu pâlots ! »
Donner son lait, une nouvelle pratique liée à l’essor récent
du bio ? Un acte de bobos ? Raté. Le Lactarium de Paris, le plus vieux
de France, a été fondé en 1949. « Les premiers collecteurs se rendaient
chez les mamans à vélo », raconte Bruno Amouroux. À la grande époque,
il y a eu jusqu’à trois collecteurs. Aujourd’hui, les subventions ont
baissé et Bruno est seul pour ramasser le lait, avec une autre personne
à mi-temps. Les mères, elles, répondent toujours à l’appel, mais leur
nombre, aussi, a réduit.
« À la maison, quand il y a à manger pour deux, il y en a pour trois ! » C’est avec cette pirouette que répond Aude Luce,
33 ans, taches de rousseur et joie communicative, quand on lui demande
pourquoi elle donne une partie de son lait au lactarium. Cette maman de
trois petits, dont Eve, 5 mois, n’a eu connaissance de cette pratique
qu’après la naissance de son deuxième. « Mais à l’époque, il avait plus
de 6 mois et le lait maternel n’était plus adapté pour les prématurés
», explique Aude. « Effectivement, c’est entre la naissance de l’enfant
et ses 6 mois que le lait de la mère est le plus riche », explique
Virginie Rigourd. Tirer son lait pour d’autres, est-ce une logistique
compliquée ? « Ça me prend cinq minutes ! rétorque Aude. Je le fais
dans la foulée, je mets le biberon au congélateur et le tour est joué. »
Bruno est passé toutes les trois semaines au domicile des Luce, «
mais il n’y a pas de règle, cela dépend de chaque maman », explique le
collecteur. Cette fois, il a pris l’équivalent de 1,5 l de lait, soit
sept biberons. « Un enfant d’un kilo va consommer
180 ml de lait par jour, donc un litre peut déjà nourrir cinq
nourrissons », développe Virginie Rigourd. « J’ai eu des bébés petits à
la naissance, on aurait pu avoir besoin de ce genre de geste ; alors
pour moi, c’est normal », avoue Aude. Avant de conclure : « La vérité,
c’est que je ne sais pas préparer un biberon de lait en poudre ! »
Au-delà des efforts d’organisation supplémentaires, donner son lait n’est pas évident pour toutes. Trop intrusif à un moment particulier de l’existence, trop intime. La Grande Mosquée de Paris a dû clarifier la situation auprès de la population musulmane, en précisant que le don de lait ne signifiait pas que l’enfant bénéficiaire devenait frère de lait de celui de la donneuse. Elodie de Sereville, maman d’Alix, 6 mois, voit, elle, les choses avec pragmatisme : « On donne bien son sang, alors pourquoi pas son lait ? » Et Elodie a joué le jeu, puisqu’elle a donné 47 litres en six mois !
Attention, on ne s’improvise pas donneuse. Chaque candidate doit se
soumettre à un questionnaire médical et à une prise de sang pour
dépister d’éventuelles pathologies. Puis, une fois dans le circuit,
elles doivent respecter des règles d’hygiène scrupuleuses : se laver
les seins et stériliser à chaque fois le matériel avant chaque recueil.
« En plus de posséder un congélateur et d’habiter dans le secteur
couvert », ajoute Virginie Rigourd.
Évidemment, toutes les mamans ne peuvent pas prétendre au don. Il faut
qu’il y ait bel et bien un surplus de lait. « Si elles veulent, elles
peuvent ne donner qu’une seule fois, précise la pédiatre. Mais au
minimum 1 l. Sinon, entre le coût des analyses et le
traitement du lait, nous ne rentrons pas dans nos frais. »
Seul hic, le déficit de communication. Le don de lait ne fait pas recette chez les professionnels de la grossesse et de la petite enfance. « La pédiatre ne m’en avait jamais parlé, explique Elodie. Nous avons déjà si peu d’informations générales sur le vade-mecum de l’allaitement… C’est une amie qui m’a fait connaître le lactarium. » Idem pour Aude : « Les infirmières n’ont pas pu me renseigner et l’info se résumait à une vieille feuille jaunie à la maternité. J’ai dû me débrouiller seule, sur le Web. » Virginie Rigourd va dans ce sens : « Les maternités et les écoles de sages-femmes ne jouent pas toujours le jeu. » La pédiatre explique mal ce désintéressement : « C’est peut-être à leurs yeux l’information de trop à délivrer. »
Aujourd’hui, le lactarium se contente du bouche-à-oreille. Les
comptes sont à l’équilibre, mais la moindre dépense imprévue pose
problème. « Il faudrait diffuser des brochures, mais nous n’avons pas
les fonds pour effectuer 180 000 photocopies destinées aux carnets de
santé des nouveaux-nés d’Île-de-France, ni le personnel pour les
distribuer dans les maternités », déplore la pédiatre. De toute façon,
si les propositions de mamans affluaient, elles ne pourraient être
satisfaites, faute de collecteurs en nombre suffisant.
Pourtant, actuellement, il n’y a pas assez de lait maternel collecté en
Île-de-France pour nourrir les enfants prématurés de la région. Pour
combler les besoins, certains services de néonatalogie font venir du
lait lyophilisé de Marmande, où se trouve l’un des dix-huit autres
lactariums du pays.
Lactarium de Paris, Institut de puériculture et de périnatalogie, 26, boulevard Brune, 75014 Paris. Tél. : 01 40 44 39 39. www.ipp-perinat.com

