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Le couple à l'épreuve de la naissance

Les Français sont les champions d'Europe des naissances avec plus de deux enfants par femme. Le plus souvent désirée, la grossesse est considérée comme un événement forcément heureux. On occulte facilement le fait qu'elle s'accompagne de bouleversements, plus ou moins déstabilisants, dans la vie d'un couple. //Lu sur lemonde.fr, le 28 novembre 2009, par Martine Laronche.

"L'arrivée d'un enfant provoque une crise, petite ou grande, considère Sylvain Missonnier, psychanalyste et maître de conférences en psychologie clinique à Paris X-Nanterre. Plutôt que de banaliser cet événement, il faut partir du postulat qu'il va modifier l'équilibre existant avec une phase transitoire inhabituelle et la reconquête d'un nouvel équilibre."

Portés par une vision idyllique de la naissance, les parents risquent d'être déçus ou surpris, de ne pas se sentir aussi heureux qu'ils auraient pu l'imaginer.

La fatigue, une réorganisation des tâches, une intimité et une sexualité provisoirement mise à mal sont le côté sombre d'un événement où l'on gagne beaucoup mais où l'on perd aussi. "Les turbulences sont plus ou moins fortes selon les couples mais inévitables, considère Bernard Geberowicz, psychiatre et thérapeute familial. Pour les surmonter, mieux vaut être prévenu par son entourage. Mais curieusement, il existe une étrange amnésie des difficultés liées à cette période."

Que se passe-t-il dans le coeur, dans le psychisme d'un homme et d'une femme qui vont devenir parents ? "Ce qui est habituellement rangé au fond de la cave et du grenier va surgir au milieu du salon", aime à dire Sylvain Missonnier. Cette période est l'occasion de réactiver des souvenirs profondément enfouis dans les tréfonds de la mémoire de chacun des futurs parents. Les meilleurs comme les pires.

Ce sera, par exemple, le souvenir de la grand-mère bienfaisante qui vous faisait des crêpes enfant mais aussi celui de l'oncle qui vous a fait des câlins un peu trop appuyés un soir sur ses genoux. "Le passage de deux à trois est une période de remémoration des étapes affectives et développementales essentielles de la vie", poursuit le psychanalyste.

Ce qu'on a vécu comme foetus, nouveau-né, enfant, remonte à la surface. Ces souvenirs parfois confus peuvent s'exprimer par un malaise du corps, des troubles psychosomatiques, des comportements énigmatiques, de l'agressivité, de la tristesse que ni l'intéressé(e) ni parfois même son médecin ne comprennent vraiment. Comme cette femme enceinte dont la mère faisait des fausses couches à répétition et qui s'est "revue" foetus accroché à l'utérus d'une femme qui ne la désirait pas mais l'avait conçue pour retenir son mari. Ou cet homme qui trompait sa femme dès qu'elle était enceinte. Après avoir été enfant unique jusqu'à 7 ans, il avait vécu l'arrivée d'un petit frère comme une véritable catastrophe, un manque d'amour. Ces émotions enfouies réactivées à l'occasion des grossesses de sa femme le poussaient inconsciemment à se venger et à se rassurer sur son pouvoir de séduction.

"Au moment de devenir parents, tout ce que vous avez reçu comme éducation parentale va revenir en force", continue Sylvain Missonnier qui anime des groupes d'"apprentis papas" à l'hôpital Mignot de Versailles. C'est la période du droit d'inventaire : on fait le point sur sa propre éducation. Qu'a-t-on reçu de son père, de sa mère ? De quoi va-t-on s'inspirer ? Que veut-on absolument éviter ? Pour un individu "normalement névrosé", cet inventaire se fait sans trop de difficultés mais pour quelqu'un qui a fait l'objet d'une éducation déficiente, le processus se complique. Il est difficile de donner ce qu'on n'a pas reçu. C'est là qu'interviennent les procédures de prévention avec les séances de préparation à la naissance en individuel ou à plusieurs, mixtes ou pas. L'objectif étant de suppléer à l'absence de repères identificatoires.

Une fois le bébé arrivé, le couple pris comme entité va devoir composer avec le nouveau venu, lui faire une place, se mettre d'accord sur son éducation, ce qui sera inévitablement le fruit d'une négociation permanente. Un couple normalement constitué, habitué à surmonter ses conflits et à l'abri de l'illusion romantique du couple fusionnel, devrait arriver à gérer ses dissensions sans se mettre en péril. "En revanche, un couple fondé sur la crainte de la perte avec une survalorisation de l'amour de l'autre risque d'avoir des difficultés à faire une place au nouveau-né, considère Sylvain Missonnier. De même que le couple fusionnel qui vit dans l'illusion de la lune de miel permanente." Dans le premier cas, les parents qui manquent d'autonomie risquent de transmettre leurs inquiétudes à leur enfant. Dans le second, les parents fusionnels risquent paradoxalement de se retrouver en position de rivalité quant aux décisions concernant l'enfant, chacun refusant de céder pour affirmer son pouvoir.

Fragilisé par des nuits hachées, le couple risque d'être moins solidaire, moins bienveillant. L'intérêt individuel peut l'emporter sur l'intérêt collectif. "Les couples qui viennent me voir font souvent état de problème de baisse de la libido", remarque Bernard Geberowicz. L'épouse devient une mère qu'on respecte et qu'on tient à distance, et l'homme peut se sentir exclu de la relation privilégiée qu'elle entretient avec son enfant. De son côté, sa compagne ne se sent pas soutenue. Le malentendu s'installe. "Chacun des deux ne se sent pas désiré par l'autre et attend de lui qu'il, ou elle, prenne l'initiative, constate le thérapeute familial. Il est important que dès le début de la grossesse, le couple prenne le temps d'échanger, d'être au plus près de ce que ressent l'autre. Après la naissance, il faut savoir se ménager des moments d'intimité à deux, où l'on parle d'autre chose que du bébé." Car faute de s'écouter et se comprendre, au fil du temps, les blessures d'amour-propre peuvent être fatales au couple.

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