Un acte naturel
Les Québécoises sont nombreuses à vouloir vivre leur grossesse «au naturel» accompagnée d'une sage-femme. Mais attention: l'accouchement à domicile n'est pas pour tout le monde.
La sage-femme Lise Gagnon pratique depuis 25 ans. Elle le dit et le répète depuis des années: «L'accouchement n'est pas un acte médical, c'est une acte naturel.» Aujourd'hui, cette femme qui approche de la soixantaine et qui voit poindre l'heure de la retraite se réjouit que les Québécoises puissent enfin accoucher à la maison en toute légalité. Il aura fallu attendre presque un an depuis l'adoption du règlement autorisant l'accouchement à domicile, en juin dernier.
«L'Ordre des sages-femmes du Québec nous recommandait de ne pas pratiquer à domicile tant que nous n'aurions pas d'assurance responsabilité», explique Lise Gagnon. C'est chose faite depuis le 1er avril.
Les femmes qui le désirent peuvent donc donner naissance dans l'intimité de leur chambre à coucher.
«Moi, je suis en amour avec l'accouchement à domicile, lance Lise Gagnon, qui a consacré sa vie aux mamans québécoises. À la maison, les femmes sont en pouvoir, en sécurité.» À ceux qui évoquent le risque d'infection et la présence de bactéries, Lise Gagnon rétorque: «Avec la présence de la bactérie C. difficile dans nos hôpitaux, je suis certaine que de plus en plus de femmes vont y penser. Après tout, quel est le plus grand risque entre accoucher dans un lieu de maladies et accoucher à la maison dans un environnement auquel notre organisme est habitué?»
Mais attention, cette sage-femme d'expérience est la première à reconnaître que l'accouchement à domicile ne convient pas à tout le monde.
«On ne sélectionne pas n'importe qui. La future maman doit vivre une grossesse sans problèmes et elle fait un choix informé. Elle doit être consciente de ce que cela implique.» Avant l'accouchement, les sages-femmes doivent donc faire signer un acte de consentement à la future maman.
On doit également s'assurer que la maison se trouve à une distance raisonnable de l'hôpital, avec lequel il est suggéré d'ouvrir une voie de communication.
«On peut donner un coup de fil au service d'obstétrique pour l'aviser qu'il y aura un accouchement à la maison ce jour-là», précise Lise Gagnon.
«On explique aussi aux futurs parents comment préparer la chambre où aura lieu la naissance, comment imperméabiliser le lit, explique Mme Gagnon. La maman doit laisser sur la porte du frigo son numéro d'assurance maladie, son groupe sanguin, l'adresse et le numéro de téléphone de l'hôpital le plus près ainsi que le trajet pour s'y rendre. On explique aussi comment chauffer les petites couvertures pour bébé. Bref, quand la maman a le temps, elle peut préparer toutes ces petites choses.»
Mais au-delà de la préparation matérielle, il y a bien entendu la préparation prénatale, plus intime et plus émotive: le rôle du conjoint, celui des enfants si on décide de les faire participer. «Ce sont des moments importants», insiste Lise Gagnon.
Profession ou vocation?
Depuis 1999, l'Université du Québec à Trois-Rivières offre un baccalauréat pour former les sages-femmes.
Les premières candidates ont reçu leur diplôme au printemps 2003. Le baccalauréat de l'UQTR dure quatre ans et offre une formation pratique et théorique ainsi qu'un stage auprès d'une sage-femme d'expérience.
Car savoir écouter et rassurer les futurs parents et tisser des liens privilégiés eux, ça ne s'apprend pas dans les salles de classe.
C'est une question d'engagement et de passion.
«Pour moi, être sage-femme, c'est une approche humaine et spirituelle, explique Lise Gagnon de sa voix douce et rassurante. C'est être à l'écoute des femmes.»
Disponible 24 heures sur 24, équipée d'un téléavertisseur et d'un téléphone cellulaire, Lise Gagnon est l'incarnation même du dévouement.
Avec seulement deux fins de semaine par mois de relâche, on peut parler d'une véritable vocation. «On préconise la vie familiale, mais il faudrait bien la vivre nous aussi», remarque-t-elle en riant.
Une maison de naissance en Montérégie?
La grande région de Montréal ne compte que deux maisons de naissance : Côte-des-Neiges et Pointe-Claire, qui supervisent entre 250 et 300 accouchements par année. Ces deux établissements refusent toutefois environ 1000 femmes chacun, faute de place. La sage-femme Lise Gagnon, qui habite la Rive-Sud mais pratique à Pointe-Claire, a planché durant deux ans sur un projet de maison de naissance pour la Montérégie. Présenté il y a trois ans à la régie régionale, le projet a été mis sur la glace par le ministère de la Santé.
Le CLSC de Granby avait pourtant exprimé son intérêt pour le projet et avait même offert de prêter des locaux.
Il y a environ 15 000 naissances en Montérégie chaque année et les demandes des femmes sont pressantes.
Le dossier va-t-il bouger bientôt?
Les sages-femmes au Québec
- La loi légalisant la pratique des sages-femmes est entrée en vigueur le 30 juin 1999.
- En juin 2004, l'Assemblée nationale a adopté un règlement sur l'accouchement à domicile.
- Depuis le 1er avril, les sages-femmes ont une assurance professionnelle et peuvent donc pratiquer les accouchements à domicile.
- L'Université du Québec à Trois-Rivières est le seul endroit au Québec où l'on offre un baccalauréat pour former les sages-femmes. Les premières candidates ont reçu leur diplôme en 2003.
La plus belle nuit de ma vie
Nathalie Collard - La Presse
Mardi 19 avril 2005 - Depuis le 1er avril, il est possible d'accoucher à domicile avec l'aide d'une sage-femme. Première Québécoise à vivre l'expérience en toute légalité, Sophie Lambert raconte son expérience. Dans la nuit de lundi à mardi derniers, entourée de son homme, de sa sage-femme et d'une amie, Sophie Lambert a donné naissance à Gaspard, poupon de 4 kg qui a vu le jour non pas entre les quatre murs impersonnels d'une chambre d'hôpital, mais bien dans la douceur ouatée et accueillante de la chambre de ses parents.
«C'est la plus belle expérience de ma vie», assure Sophie Lambert, visage détendu et regard lumineux, rencontrée quatre jours plus tard dans «sa» maison des naissances à elle, à Saint-Lambert, sur la Rive-Sud.
La jeune femme de 34 ans, déjà maman de Géraldine et de Zénon, allait accoucher d'une journée à l'autre lorsque la nouvelle est sortie dans les journaux: ayant réglé l'épineuse question de l'assurance professionnelle, les sages-femmes québécoises pouvaient désormais pratiquer des accouchements à domicile.
«Dès ma première grossesse, je voulais accoucher en maison de naissance, mais il n'y avait jamais de place, explique Sophie. J'étais toujours sur une liste d'attente. De son côté, mon chum préférait un environnement médical, croyant qu'on serait pris en charge et que ce serait plus sécuritaire. Mes deux premiers accouchements ont donc eu lieu en milieu hospitalier, mais ça ne s'est jamais passé exactement comme je le souhaitais et j'ai trouvé mon expérience négative.»
À sa troisième grossesse, Sophie n'a donc pas perdu une minute. Avant même de passer son test de grossesse, elle avait réservé sa place à la maison des naissances de Pointe-Claire. «Une de mes amies avait accouché en maison de naissance et m'avait dit qu'elle avait tellement aimé son expérience qu'elle ne retournerait plus à l'hôpital. Je m'étais promis qu'un jour, moi aussi je vivrais ça.»
Faire des muffins et... accoucher
Sophie et son amoureux, Hughes, n'ont pas soufflé mot de leur projet à leur entourage. «On voulait s'épargner les commentaires du genre: vous n'avez pas peur que ça se passe mal?» explique Sophie.
Le jour de l'accouchement, sentant que l'heure H approchait, le couple a envoyé ses deux enfants dormir chez leurs grands-parents. En soirée, les contractions ont débuté. Plutôt que de s'énerver en vérifiant pour la millième fois le contenu de sa valise, Sophie s'est rendue dans sa cuisine pour... faire des muffins! «C'était mon fantasme, dit-elle en riant. Je voulais des muffins pour déjeuner.»
La sage-femme Lise Gagnon, qui habite tout près, est arrivée vers 23h45. Sophie prenait un bain dans SA baignoire et utilisait SON ballon d'exercice pour mieux absorber chaque contraction. Pas de chemise d'hôpital ni de néons aveuglants. «Il y avait de la musique dans la maison, j'avais allumé des bougies dans ma chambre, et une de mes amies très proches était là pour prendre des photos. Il y avait les deux sages-femmes ainsi qu'une stagiaire. L'atmosphère était tranquille, très douce.»
Peu après 1h, dans la chaleur de sa nouvelle maison, le petit Gaspard est finalement arrivé «comme un boulet de canon», dixit la sage-femme Lise Gagnon. L'accouchement avait duré environ deux heures.
«Quand tout a été terminé et que les sages-femmes sont parties, nous sommes descendus à la cuisine, mon chum, ma copine et moi, et nous avons bu un verre de vin en mangeant du fromage, raconte Sophie en souriant. C'était tout simplement génial.»
Sophie Lambert ne voit que des avantages à l'accouchement à domicile. Outre le fait qu'on est toujours plus à l'aise dans son environnement, elle estime que le fait d'être à la maison a atténué le cafard qui surgit le troisième jour après l'accouchement (le célèbre baby blues, qui correspond à la montée de lait de la nouvelle maman). «Lorsque tu accouches à la maison, les gens ont moins tendance à venir te visiter, ajoute-t-elle. Il y a une sorte de respect, les gens ne veulent pas crever ta bulle. Ça laisse donc plus de temps pour se reposer et récupérer.»
Elle conclut: «Je ne suis pas une militante mais, à mes yeux, c'est LA façon d'accoucher quand on n'a pas une grossesse à risque. Personnellement, je n'avais aucune crainte, j'avais déjà accouché deux fois sans péridurale. C'est vraiment la plus belle expérience de toute ma vie.»

